Jean-Gilles Jutras
Ambassadeur du vin
au Québec
 

J’ai l’impression, sans que je puisse contrôler le fait, que les jeunes Québécois sont ‘portés sur l’alcool’. Quand j’écris alcool, je crois aussi qu’il faille plutôt parler de bière. La vente de la bière, au Québec, est un commerce très ouvert. Toutes les épiceries quel que soit leur importance ont un comptoir et souvent un important stock de bière. Alors que la vente du vin et des autres boissons alcoolisés est presque exclusivement limitée aux succursales de la Société des Alcools du Québec, (SAQ), la bière est en vente libre dans les marchés d’alimentation et les dépanneurs, commerces de quartier où on peut acheter des produits du tabac, des journaux et revues, de même que des produits courants alimentaires ou d’entretien qu’on n’a pu se procurer en plus grande surface.

Il n’est pas rare de voir des jeunes qui n’ont pas encore atteint la vingtaine, se pavaner avec un ou deux cartons de 12 ou 24 bouteilles de bière, notamment, pour souligner les temps libres de la fin de semaine ou tout autre moment à célébrer.

Par contre, on voit aussi, lors de certaines foires, salons, expositions, etc. consacrés au vin, de plus en plus de jeunes cadres, professionnels ou fonctionnaires de niveau supérieur, dans la jeune trentaine, s’attarder aux comptoirs des exposants, discuter avec des responsables, producteurs, négociants ou représentants. On échange entre copains, on prend des notes, on goûte avec attention et intérêt.

Bien des barrières
Comme j’ai eu l’occasion de le souligner, ces deux dernières années, dans les pages de “Vins et Santé”, on a fait face, au Québec, à plusieurs contraintes qui gênaient le commerce et la libre circulation des produits alcooliques. Si on se reporte au début du 19e siècle, le Canada a suivi alors les États-Unis et a presque appliqué la “prohibition” qui prévalait chez nos voisins du Sud. Sauf, que parce que le commerce des alcools était de la compétence de chacune des provinces, le Québec n’a pas adopté de la loi qui s’opposait au commerce des vins, bières et spiritueux; toutefois, le gouvernement a créé la Commission des liqueurs du Québec, chargée de contrôler les abus, de prêcher la tempérance ou au moins la consommation modérée, mais en même temps, ce même organisme devait promouvoir et vendre les produits à base d’alcool.
La Commission des liqueurs a créé de petits commerces pour la vente des vins et spiritueux, mais il n’était pas facile de s’approvisionner, les comptoirs étaient grillagés, le personnel d’un côté et les clients, comme dans les anciens confessionnaux, lui faisait face pour passer commande de produits qu’on ne voyait pas, cachés qu’ils étaient, dans les réserves et remis sous emballage aux consommateurs.

 

Les heures d’ouverture de ces boutiques étaient limitées : jamais le soir, ni le dimanche ni en aucune journée fériée des nombreuses fêtes religieuses ou civiques. Il fallait donc penser longtemps d’avance, si on voulait du vin pour une occasion spéciale.
Par contre, comme le gouvernement tirait de larges profits de la vente des produits d’alcool, les prix étaient souvent exorbitants de sorte qu’on disait que seuls les riches et les bien nantis pouvaient se payer une bouteille de vin de ci de là. Pas surprenant que les jeunes n’aient pas été enclins à consommer du vin, d’autant plus que l’âge de la majorité était établi à 21 ans, jusqu’après 1965.

Quelques chiffres
Une enquête effectuée par la société “Éduc-alcool” au début de l’an 2002, établit qu’à cette époque, le début du troisième millénaire, huit Québécois sur dix, âgés de 15 ans et plus (soit 82% des répondants) consommaient de l’alcool; de ce chiffre, 23% consommaient plus d’une fois/semaine, 21% une fois/semaine; 38% à l’occasion seulement et 18% jamais.
Il est bien regrettable que les responsables de cette enquête, par ailleurs très sérieuse, n’aient pas jugé opportun de tenir compte des groupes de populations entre autres, des jeunes de
15-20 ans, de 20-30 ans, etc. On n’a peu d’informations, non plus, concernant les différents produits. Car je le répète, notamment chez les jeunes, la bière était et semble encore de nos jours, plus populaire que le vin. Pourtant, les chiffres suivants sont révélateurs : “le taux de consommation selon les catégories de boissons se présente comme suit : vin : 72% / bière : 64% / spiritueux : 44%”,
On dit, plus loin dans le rapport d’enquête, que les Québécois consommaient en moyenne 3,5 verres d’alcool par semaine; par contre, on ne dit pas de quel type de produit il s’agit. Tout le monde sait qu’un “verre” n’a pas la même quantité d’alcool selon qu’il contient de la bière, du vin ou des spiritueux…!
Comme on l’a vu précédemment, 83% des Québécois francophones, âgés de 18 ans ou plus consomment des boissons alcooliques. L’enquête demandait la fréquence de la consommation et on alors que les gens qui consommaient régulièrement, le faisaient avec du vin plutôt qu’avec de la bière comme c’était le cas, lors de sondages antérieurs, en 1991 et 1996.
Si 17% des 1 102 répondants ont dit qu’ils ne consommaient jamais, 8% ont répondu qu’ils buvaient de l’alcool au moins 4 fois/semaine, 21% 2 à 3 fois et 16% une seule fois. D’autres parts, à la question combien de consommations alcoolisées prenez-vous habituellement, les jours où vous consommez de l’alcool? 32% ont répondu 1 consommation, 51% et ou 3, 10% 4 ou 5 verres. On peut imaginer, même si le rapport n’en fait pas mention, qu’il s’agit du vin ou de la bière, peut-être, on voit difficilement, par contre, que quelqu’un puisse absorber plusieurs verres de spiritueux.



On apprend, cependant, dans le rapport du sondage, que les Québécois consomment de l’alcool, principalement à la maison, pour 58%, 17% consomment chez des amis ou des parents; c’est dire que 6 Québécois consommateurs sur 10 disent le faire à la maison, habituellement.

Prudence
On note une nette augmentation du nombre d’amateurs-consommateurs qui n’utilisent pas leur voiture quand ils consomment. Des actions comme “l’Opération nez rouge” ou “tolérance zéro” voient augmenter régulièrement le nombre des utilisateurs. Les actions répétées de la société Éduc-Alcool, les campagnes de publicité et la prise de conscience des gens sont certainement responsables de cet état de fait. On ne peut que s’en réjouir.

Intérêt multiplié
Au Québec, on se dit peut-être qu’on a du temps à récupérer, par rapport au vin. Il est vrai qu’on en a été privé ou éloigné pendant très longtemps, qu’on voudrait semble-t-il prendre les bouchées doubles.
Aussi voit-on se multiplier les petits domaines viticoles, aux quatre coins du Québec. Encore faut-il cependant tenir compte du contexte environnemental et climatique. On sait que la vigne ne pousse pas n’importe où et qu’il lui faut, de surcroît, que minimum de journées d’ensoleillement et de chaleur. Or, le pays nordique qu’est le Québec, n’est pas toujours propice à la viticulture, du moins celle qu’on connaît en Europe, par exemple.

 

Influencés par des immigrants français ou autres européens, plusieurs Québécois ont voulu faire l’expérience de la culture de la vigne. Ils ont dû se rendre à l’évidence que les cépages traditionnels ne résistaient pas aux grands froids prolongés aussi durent-ils se rabattre sur les cépages hybrides que des scientifiques comme le professeur Joseph Vandal ont créés. Mêmes les Européens d’autrefois, qui sont maintenant vignerons québécois, doivent s’astreindre, en général, à la culture des cépages qui résistent au climat qui prévaut.
De petits vignobles, il y en a certainement une trentaine maintenant, répartis notamment dans les Cantons de l’Est, la Montérégie et les bords de la rivière Richelieu. On en trouve également quelques parcelles dans la région de Québec, la capitale, notamment, dans l’Île d’Orléans, que Jacques Cartier avait d’abord nommée Ïle de Bacchus, en 1535.
On se glorifie, aussi, du fait que quelques Québécois de bonne renommée soient maintenant installés en France pour y pratiquer un métier qu’ils auraient peut-être eu beaucoup de difficulté à réaliser chez eux. Du nombre, Pascal Marchand, régisseur au Domaine de la Vougeraie, s’est fait une place enviable en Bourgogne; madame Necker-Engel, est active en Haute Savoie, au château de Ripaille; Gilles Chamberland, œuvre dans les Corbières et il y en a sans doute quelques autres.
Les Échanges Québec-France et France-Québec font qu’il ne se passe pas une année sans que des Québécois ne soient attirés par les travaux des vendanges. C’est souvent ainsi qu’on attrape la piqûre et qu’on s’éprend de la vigne et de son produit, le vin. Si on ne prend pas la serpette ou la pioche, on apprend à bien apprécié le vin et on ramène cette habitude au pays, ce qui fait de nouveaux adeptes qui continueront à consommer plus ou moins régulièrement.

   

 

 

 

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération

Guide des vins "Vins et Santé"